Extrait de l'ouvrage « la vallée du bonheur » Jean-Louis Sanchez

Publié le par Evy

Une histoire bio 
 

Pierre et Paul naquirent au cœur de notre belle cité templière pratiquement le même jour de la même année. En sus de leurs prénoms d’apôtre, ils se ressemblaient énormément. D’une corpulence et d’une intelligence identiques, ils avaient usé leurs culottes sur les bancs de la communale, pratiqué ensemble tous les jeux des gamins de leur âge et, plus tard, courtisé les mêmes filles... 

Pourtant, très tôt, il fallut se rendre à l’évidence, ils possédaient un trait de caractère qui les différenciait totalement. Pierre était un gros travailleur ! Levé tous les matins avant l’aube et couché bien après le soleil, il œuvrait tous les jours avec opiniâtreté et persévérance. Jamais il ne semblait las. Pire ! Il avait la passion de son ouvrage. Tel le savetier de La Fontaine il sifflotait tout en semant, taillant ou labourant…. 

 

Lorsque l’un des malheurs, si fréquents dans le monde agricole survenait, il affrontait l’adversité avec courage, sans se départir de son éternel sourire disant à qui voudrait l’entendre “qu’après la pluie vient toujours le beau temps”. 

 

Son jardin semblait inspiré par Lenôtre tant les formes y étaient harmonieuses ; les couleurs chatoyantes s’y entremêlaient à souhait pour former des arcs-en-ciel végétaux. Le rouge provenait des arbres à fruits : cerisiers ou graciles groseilliers, de quelques touffes de géraniums, il s’étalait sur les sauges, les tomates ou sur les feuilles de vigne à l’orée de l’hiver. Les citrouilles rebondies et de taille respectable apportaient une touche orangée complétée durant la saison par l’éclat de petits plans de soucis disséminés sur toute la parcelle. Le violet naissait au cœur des giroflées ou des tulipes, il se répandait sur les dodues aubergines, et, vers la fin de l’été, il colorait les ceps de vigne afin de rendre Bacchus impatient... Le rose s’évadait, pétale par pétale, des fleurs portant son nom en répandant autour de lui des senteurs sucrées. Il venait parfois taquiner les framboises ou les fraises en annonçant les prémices de l’été. Les tournesols, les blés, les chaumes ou... les genêts, faisaient valser sur la planète l’or déversé à profusion par l’astre incandescent. Le bleu du ciel et de l’onde se mirait dans les myrtilles, la dentelle des myosotis ou l’âme des pensées. Le vert s’appropriait la quasitotalité de l’espace, du tendre des jeunes pousses à celui plus prononcé des courgettes ou des joufflues salades...

 

Lorsque le moment des récoltes venait et qu’il fallait moissonner les blonds épis, ou couper les lourdes grappes gorgées de nectar parfumé, Pierre éprouvait le bonheur simple de ceux qui connaissent la valeur des choses de la terre. Il se satisfaisait amplement de la générosité de la nature et se montrait insensible aux mesquineries des villageois. Il ne s’accordait qu’une journée de repos par semaine le dimanche, jour du seigneur, qu’il passait en compagnie de sa famille et de ses nombreux amis et encore, profitait-il de cette trêve hebdomadaire pour établir le planning de ses futures activités... 

 

Paul était à l’opposé de son ami d’enfance. La Catinou, l’aurait sûrement affublé du sobriquet de balen manquat !  (vaillant manqué!) Il avait pourtant fait d’énormes efforts. Il s’embaucha aux PTT à Paris, trompé par les publicités mensongères de l’administration qui omettent de préciser qu’après une rue, il y toujours... une autre rue, ce qui rend la distribution du courrier harassante, d’autant, que lorsqu’on a achevé une tournée il faut impérativement recommencer le lendemain ! Cette vie parisienne ruina son métabolisme et le contraignit à démissionner après quatre mois d’activité intense. Son père essaya alors de le traîner dans les blanquetières mais le calvaire parisien recommença : après la première rangée de vigne, il y a toujours une autre rangée de vigne... Il testa par la suite d’autres métiers réputés moins pénibles comme standardiste dans une clinique ou veilleur de nuit mais ce fut peine perdue. Un jour, il dut se rendre à l’évidence, il était atteint de la maladie incurable qui ravage les comptes de la sécurité sociale : l’allergie au travail ! Il abandonna alors toute velléité de résistance et se résigna totalement. Puisqu’il était né ainsi, que pouvait-il faire contre la génétique ? Son quotidien fut alors immuable. Levé très tard il passait la matinée à décortiquer scrupuleusement le journal dans le bistrot du village. Il se révélait ainsi l’un des habitants les plus avisés de l’actualité locale ou internationale. Il n’hésitait pas d’ailleurs à informer bénévolement, en homme serviable et dévoué, ses congénères des toutes dernières nouveautés. Ensuite, il tuait la matinée autour d’un tapis de carte ou sur le terrain de pétanque. Il fut d’ailleurs l’un des premiers à utiliser l’aimant pour ramasser les boules... L’après-midi, après une sieste bienheureuse, il reprenait les parties interrompues en fin de matinée. Parfois il déambulait en bordure de la belle Aude pour taquiner dame truite, mais la pêche qu’il pratiquait n’était pas des plus sportives. Il dédaignait le “toc” ou le “fouet” et se contentait de pêcher “à fond” et à attendre, en rêvassant, la touche prometteuse qui agiterait le bout de son sillon... Ses journées passaient de manière quasi immuable et rien ne semblait devoir bouleverser ce bel ordonnancement. Il détenait toutefois une vision aiguë du travail et ne rechignait jamais à donner de bons conseils... aux autres. Il ne pouvait bien sûr jamais les mettre lui-même en pratique, du fait de son allergie chronique et dévastatrice, ce qui le désolait sincèrement. 

 

Un jour pourtant, Paul se rendit chez Pierre, la mine décomposée et l’air terriblement préoccupé : – Pierre, tu dois absolument me rendre service, il faut que tu me prêtes un bigos  (pioche à deux branches utilisé dans le midi pour le ramassage des pommes de terre)!  Son ami le dévisagea d’un air éberlué et incrédule. Un bigos ! L’instrument de torture des fainéants ! Il n’en croyait pas ses oreilles. Il s’empressa de dépanner son ami et lui présenta sa collection d’outils précautionneusement alignés, du plus petit au plus grand, sur une poutre de son établi. Leurs dents brillantes et affûtées à l’extrême semblaient dévisager les deux protagonistes. Sans hésiter, Paul désigna le plus gros de la série, un engin de plus de dix livres, aux pointes terrifiantes. Ce choix désarçonna encore plus Pierre qui lui proposa d’effectuer la tâche à sa place, inquiet de la tournure que prenaient les événements. Mais son ami refusa catégoriquement et partit son instrument sur l’épaule, le dos voûté, le visage décomposé... 

 

Soixante-douze heures plus tard, Paul était de retour, mais il arborait cette fois un large sourire. – Je viens te rendre ton bigos. Sans toi, j’étais perdu, je crois bien que tu m’as sauvé la vie ! Pierre ne savait que répondre et l’interrogeait du regard. Son ami continua : – Voilà, comme tu l’as sans doute constaté, l’autre jour j’étais malade, j’avais attrapé une grippe carabinée. Pour me  soigner, j’ai utilisé une médecine douce. J’ai posé ton outil sur la tablette de nuit bien en face de moi. La nuit, lorsque je me réveillais frissonnant de fièvre, je voyais ces deux pointes qui luisaient et me regardaient fixement. Alors, transi d’angoisse, je suais, je suais… Je fus ainsi rapidement débarrassé de mes microbes et, grâce à toi, je suis totalement guéri en un temps record ! ! 

 

Croyez-le si vous voulez mais Pierre resta totalement estabousi (éberlué) et, ce fut sans doute, l’une des rares fois, dans l’histoire de l’humanité, où un fainéant se servit d’un outil pour impressionner un honnête travailleur, jardinier de surcroît .


 

Extrait de l'ouvrage « la vallée du bonheur »

 

Pour acquérir ses livres le contacter à l'adresse mail suivante: 

 jls.sanchez@wanadoo.fr ou au 06 71 90 34 09.

jean-louis sanchez - Auteurs Occitans & Catalans (over-blog.com)

 

Publié dans Extrait du Roman

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article