Texte de Marie-Pierre Nadal Auteur ....

Publié le par Evy

Le cœur sur la main

Johanna était différente. Jeune fille de seize ans, des cheveux raides tombant sur ses reins, des yeux noirs toujours tristes et un sourire absent. Introvertie,elle était la risée de ses camarades de classe qui ne se privaient pas de déverser leur mal-être sur elle, la malmenant dès qu’une occasion s’y prêtait.

Ce fut le cas ce matin-là.Il y avait cours de natation. La jeune adolescente avait une horreur viscérale de la piscine. Se mettre en maillot était déjà une épreuve,et l’eau n’était pas vraiment son élément. L’ambiance, l’odeur de chlore, tout l’angoissait. Les autres en avait conscience.

L’une de ces autres se prénommait Monica,la plus populaire de la bande,qui attisait l’esprit de ses complices plus qu’amies,pour infliger les pires humiliations aux plus fragiles.

Monica, le monstre qu’elle redoutait le plus, tel un cauchemar sans réveil, se tenait droite, la toisait et se moquait d’elle, restée à l’écart.

Le professeur encouragea son élève apeurée, insista pour qu’elle monte sur le perchoir et saute enfin,comme l’exercice l’exigeait. C’était un jeune homme blond aux yeux émeraude. Il était si doux, si gentil avec elle. Son regard la rendait fébrile.

L’amour qu’elle lui portait lui donna le courage de grimper le long de l’échelle. Sans qu’elle s’en aperçoive, Monica la suivit.

Une fois sur la planche, elle s’approcha de son bord et stoppa net, paralysée par la hauteur qui la séparait de l’eau si hostile à ses yeux.

Monica s’avança et d’un rire presque irréel,la poussa dans le vide. Le plongeon surprit la jeune fille qui coula à pic. Le professeur, stupéfait par la scène, n’hésita pas à plonger à son secours.

De retour sur le sol dur et froid de la piscine, Johanna ouvrit les yeux. Lejeune professeur aux cheveux d’or était penché sur son visage, l’eau ruisselant sur ses joues telle une eau bénite.

— Ça va aller?lui demanda le beau prince.

La naufragée lui sourit, imaginant le bellâtre ponctuant son sauvetage d’un baiser langoureux. Il n’en fut rien,bien évidemment.

Elle acquiesça de la tête. Il l’aida à se relever et la pria d’aller se reposer dans les vestiaires.

Assise sur le banc devant la succession de casiers métalliques, elle pensait. Elle rêvait à cet homme qui venait de lui sauver la vie. L’amour l’envahit comme une brume bienfaisante.

Le cours terminé, les autres jeunes filles pénétrèrent dans le vestiaire. Monica vint à sa rencontre, affichant un sourire haineux et malsain. Johanna baissa la tête comme si elle accusait une faute impardonnable.

Regardez-moi ça!mademoiselle est amoureuse. T’aurais voulu qu’il te fasse autre chose hein?mais t’es trop laide ma pauvre! qui voudrait de toi? t’es maigre et moche.

Ces mots percutèrent les armoires tant ils étaient durs. Les rires fusaient, les moqueries continuaient dans le même discours.

— Elle en a perdu sa langue ! continua la méchanceté incarnée.T’aurais bien aimé la fourrer dans sa bouche hein ?

Les rires redoublèrent.

Les cheveux noirs tombant sur son visage fermé, Johanna leva les yeux. Sa tête bougea à peine, ses lèvres étaient pincées comme pour retenir un cri.Son regard était empli d’une haine bouillonnante qui ne demandait qu’à jaillir sur le visage de sa tortionnaire.

Cette dernière ressentit la tension qui transpirait de sa victime désignée,une tension et une colère accumulées depuis des mois. La jeune fille, déroutée et visiblement effrayée, retourna auprès de ses amies, sans mot dire.

—On s’en va, ordonna-t-elle, une fois à leur hauteur.

La saint Valentin affichait ses cœurs et autres chocolats à offrir à son ou sa bien-aimée. L’ambiance était au beau fixe, engluée de miel et de bons sentiments.

Monica n’y échappait pas. Elle venait de rejoindre son ami sur le terrain de foot où il avait préparé des friandises pour deux. Ils étaient seuls, libres de laisser leurs cœurs battre à l’unisson et s’exprimer à volonté.

Seuls? pas autant qu’ils l’auraient souhaité.

Johanna les observait, réfugiée sous les gradins. Elle pensait à son prof de sport, son petit prince blond. Son esprit l’emporta dans un tourbillon de visions imaginaires où tout lui était permis. Elle pouvait se donner à lui sans retenue, laissant les quolibets aux malheureux solitaires.

La fin d’après-midi annonçait une belle soirée. Monica quitta pour un temps son ami qui se dirigea vers l’opposé du stade. La jeune fille s’approcha des gradins et passa devant son bouc émissaire sans la voir. Cette dernière émergea de sa rêverie et entreprit de sortir de sa cachette.

Monica se tourna et la remarqua. Elle était vêtue de noir de la tête au pied, un manteau recouvrant son corps dans sa totalité et arborait un visage presque déformé par la haine.

—C’est toi ? qu’est-ce que tu fais ici ? cracha l’ignominie.

Sûrement pas ce que tout le monde fait un jour de Saint-Valentin ! Je suppose que t’as personne ! moi je rentre chez moi me préparer pour passer la plus belle soirée de l’année. Je vais couper par la forêt, j’irai plus vite. Salut !

Malgré ses paroles tranchantes, sa voix reflétait une certaine crainte. Johanna ne répondit pas, la suivant de plus près dans un silence lourd de rancœur.

—Mais qu’est-ce que tu veux ? s’inquiéta Monica, pressant le pas.

Sa question s’envola tel un voile dans le vent et ne rebondit sur aucune réponse. La jeune femme jusqu’ici moqueuse et condescendante, céda à la panique. Elle accéléra le pas

pour courir et pénétrer dans la forêt. Sa poursuivante, toujours à ses talons, toujours silencieuse.

Monica trébucha sur la racine d’un arbre géant, face contre terre. Elle se tourna,resta sur le dos car ne pouvant plus bouger,figée d’effroi.

La jeune brune se tenait debout.

—Dégage! fous-moi la paix ! hurla Monica avec l’énergie du désespoir.

Johanna s’approcha jusqu’à ses pieds. Ses yeux étaient vides de toute âme. Seule la rage s’y reflétait.

La jeune fille leva son bras et fondit sur sa victime, un couteau de cuisine en main. L’agresseur n’était désormais plus le même. La haine venait de changer de camp.

L’arme pénétra à plusieurs reprises, dans l’épaule, le bassin, le visage.

Johanna se releva. À ses pieds s’étalait un corps sans vie, presque haché, illustration d’une amertume longtemps retenue et enfin libérée.

La jeune fille contempla son œuvre comme un artiste vérifie s’il a bien tout exprimé dans son art.

Elle rebroussa chemin en direction de la ville, dans un état hypnotique. Elle sourit de satisfaction, de soulagement. Elle venait d’apposer le point final d’un mauvais roman dont elle avait été l’héroïne malheureuse.

La nuit étendait son ombre dans le calme et les joies lointaines.

Le professeur de sport préparait le cadeau pour son épouse qui n’allait pas tarder à rentrer.

On sonna à la porte.

Tout heureux, il laissa là les rubans et cadeaux empaquetés, et alla ouvrir. Il se demandait bien qui lui rendait visite en ce début de soirée. Son amoureuse avait ses clés, elle n’aurait pas sonné.

Une forme noire se dessinait à travers la vitre de l’entrée. Il se dirigea vers l’objet de sa curiosité aiguisée.

Il tira la porte et sa surprise fut totale. Son élève se tenait face à lui, souriante comme jamais, les yeux pétillants d’un plaisir non dissimulé, heureuse du cadeau qu’elle allait lui offrir.

Il ne put qu’ouvrir une bouche béante avant de lancer un cri d’horreur.

Johanna lui tendait ses mains contenant un cœur encore tout chaud.

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